Felice Varini

 

Felice Varini n'a pas directement pignon sur la cosmopolite rue Saint-Maur. Son atelier, une simple pièce au premier étage d'une insignifiante arrière cour parisienne, est blanc et l'espace, sommairement meublé, y semble vaste. Ici, il n'y a rien à voir. Pas de trace apparente de son oeuvre. Et paradoxalement, c'est là que tout commence, et que tout finit aussi.

Le lieu comporte deux plans de travail, l'un dévolu au poste informatique, l'autre à la conception, ainsi qu'un pan d'étagères murales où l'artiste a aligné un certain nombre de boites d'archives cartonnées mentionnant des dates, disposé ses livres et quelques magazines, déposé son léger matériel : rétroprojecteur, table lumineuse, marqueurs de couleur, cutters, calques et Cansons, etc...

L' artiste, on aimerait trouver un mot capable de rassembler à la fois les qualificatifs de peintre, de scénographe et de photographe, pratique son art in situ à même les lieux d'intervention, et ses créations, en deux, voire trois dimensions, ne peuvent exister hors du champs spatial qui les a suscitées.

Ainsi les "peintures en 3D" tout en présentant un aspect abstrait et conceptuel, sont elles tangibles et parcourables. Ainsi les photographies noir et blanc ne constituent-elles pas un obstacle à la perspective mais offrent-elles un prolongement de la vue. A charge du visiteur de se promener à travers ses singulières mises en scène, de s'en laisser imprégner afin d'en saisir la clé, cette clé dont l'origine se trouve dans le parcours de cet artiste de langue maternelle italienne natif de Locarno et qui vient lui aussi, comme Giacometti et Toroni, de Suisse : "Jeune, je n'aimais pas particulièrement l'école, je préférais peindre.", explique-t-il. "Puis à 20 ans, j'ai fait du théatre. A la fin des représentations, il arrivait souvent à la troupe de discuter avec le public. D'un côté ces commentaires perturbaient notre jeu et notre mise en scène, mais de l'autre ils servaient à acquérir une certaine distance vis à vis des spectateurs. Le retour à la peinture s'est effectué avec l'apport de cette expérience l'espace scénique et du public. Depuis le début, c'est à dire depuis 1978, année de mon installation à Paris, mes peintures et mes photographies ont toujours placé celui qui les regardait dans une position active."
Limité par le châssis de la toile, Felice Varini agit donc in situ. Les cadres contrarient sa nature indépendante : selon lui, ils prédétermineraient les perceptions, les isoleraient de la réalité, de cette réalité qui à chaque instant se modifie, l'espace architectural étant le lieu de travail parfait. Celui-ci, en proposant des configurations multiples, lui permet de se sentir en continuelle mutation, d'éprouver le mouvement à l'image des lumières et des vues qui au fil des heures et des saisons transforment les intérieurs.

Sa méthode de travail est toujours la même : à l'aide de ses appareils optiques, il projette dans l'espace une forme imaginée dans et pour le lieu, puis se met à peindre, directement. Mais l'artiste ne commence à juger de la pertinence de la mise en scène qu'une fois la pièce terminée. Il oublie la construction formelle et s'intéresse aux fragmentations, aux dilatations qui ont émergé sur les fenêtres, les plafonds, les poutres, les murs et les sols. Pour lui, le point fixe, celui à partir duquel il a projeté l'image, est un prétexte à une infinité de points de vue.

En revanche pour le visiteur, le fait de se sentir confronté sans avertissement ni préparation psychologique à cette forme d'expression peut comporter quelque chose d'agaçant car ces installations picturales désorientent la perception et questionnent la compréhension. Cet agacement, lié principalement au fait que l'oeuvre n'est pas une simple image esthétique encadrée livrée à un spectateur statique mais une représentation à découvrir et à expérimenter avec le corps, déclenche une jubilation dont l'artiste livre la clé : " Je travaille avec des formes géométriques simples telles que carrés, triangles, ellipses, cercles, rectangles, lignes, en utilisant les trois couleurs primaires, des couleurs secondaires, et du noir et blanc. Ces peintures apparaissent à la personne sous forme d'un tracé déconstruit qui ne lui évoque rien de familier ni de connu, d'où la sensation de perturbation. Mais lorsque le tracé grâce au déplacement du corps, vient à apparaître dans sa forme composée, celle-ci a, en construisant l'image cohérente, l'impression de se construire." Les oeuvres projettent le promeneur au coeur d'un univers dont il devient le moteur. Il peut à volonté faire l'expérience de la forme construite ou s'en abstraire par un simple déplacement.

Mais Felice Varini ne se contente pas d'intervenir à l'intérieur des architectures. Ses installations photographiques proposent aux citadins qu'ils soient piétons ou autobilistes, un paysage dans le paysage. Généralement de grande dimension, les prises de vues donnent à voir soit ce qui est caché - un jardin dissimulé par une clôture, un horizon barré par un bâtiment de grande hauteur - soit ce qui appartient à un moment particulier, un chemin en hiver dont l'image reste immobile alors que se succèdent les trois autres saisons.

"Je fixe l'instant et le confronte au temps et à l'espace. Pour concevoir ces installations photographiques, je travaille aussi à partir d'un point de vue et le confronte à la perception chaotique du quotidien. Mais ne cherchez pas dans cette approche une expression romantique ou nostalgique. Je suis issu de la pensée moderne et seul le sens du faire me préoccupe."

Le champ d'intervention de l'artiste là encore est vaste car dans les villes, comme dans les intérieurs, les configurations spatiales sont multiples. C'est ainsi qu'à Bienne en Suisse, pour l'exposition "Tabula Rasa", il installe une photographie de 4,20 mètres de haut et 15 mètres de large sur le mur pignon d'un immeuble d'habitations collectives : "Le propriétaire, farouchement opposé à l'art contemporain, bloquait la mise en place de l'échafaudage mais le commissaire de l'exposition a fini par en avoir raison. Une fois la photographie mise en place, cette personne a radicalement changé de position... Reproduire cette expérience ailleurs ne me déplairait pas, mais l'idée de devoir passer mon temps à arracher des autorisations est traumatisante. C'est l'enfer !" Si à Linz, le projet soutenu par la ville et prévu sur une dizaine de bâtiments n'a pu se réaliser, celui de Mexico verra le jour au mois d'octobre: une intervention sur une distance 5 kilomètres. Les innombrables panneaux publicitaires qui ponctuent le "périférico" (supprimer intérieur) de la mégapôle d'Amérique centrale et dans laquelle vivent 17 millions d'habitants, ont été investi.

Contrairement à la majorité des artistes qui opèrent dans des cadres définis, Felice Varini prouve qu'il est capable de s'emparer de toutes les dimensions. En plaçant ses oeuvres dans le champ du réel, il évacue toute tentation de fétichisation de l'oeuvre, un comportement selon lui d'arrière garde : pas de collection à vendre, ni d'objet à stocker, pas de transactions interminables avec les acheteurs, etc...

"Je me suis libéré de ces contraintes matérielles et logistiques, en demandant, comme un musicien lorsqu'il se produit sur scène, des honoraires au commanditaire, que celui-ci se nomme galerie, collectionneur, collectivité locale ou musée. Cela n'empêche aucunement la vente des oeuvres. A ma charge de les réactualiser, de les readapter aux espaces des acquéreurs." C'est ainsi que le Musée d'art moderne de la ville de Paris a racheté une intervention à un collectionneur. Celui-ci a vu disparaître de ces murs la peinture qui l'avait habillée huit années durant : " Et quand je ne serai plus là, la trace mes écrits, de mes plans, de mes compositions restera. Ce n'est pas parce qu'un musicien meurt que son oeuvre disparaît pour autant. Ses partitions sont réinterprétées." Que voulez-vous, lorsque comme Felice Varini, on fait le pari de créer dans l'espace, on est là et pourtant déjà au delà, la mort étant une goutte d'eau dans le perpétuel mouvement du cosmos!

Marie Marques

 

 

 

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